ELSA 1/2

Bibliothèque – La porte d’entrée s’ouvre sur un lieu d’échange. Un simple meuble où s’empilent des livres sans ordre, sans choix, des ouvrages comme laissés à portée de main pour que chaque visiteur puisse sentir l’invitation lancée d’emblée par Elsa : prenez les livres, lisez les.
Elsa prête ses livres et comme il arrive souvent qu’on ne les lui rende pas, disons plutôt qu’elle aime les donner. « Tout le monde le sait », reconnaît-elle. Parfois, elle ne serait pas contre qu’ils lui reviennent mais les livres ne sont-ils pas fait pour être partagés ? Elsa nous avoue qu’elle a du mal à retrouver ses livres, que le temps lui manque, qu’elle est submergée par le volume des ouvrages qui lui parviennent – elle est journaliste et organise ses célèbres diners littéraires. On comprend qu’elle n’y attache pas vraiment d’importance, car sa bibliothèque semble nervurée d’un chemin intime ; chacun de ses livres raconte une histoire, et la conduit à un autre, le tout étant le témoin de sa passion et de ses rencontres. Elle nous confie alors : « la bibliothèque idéale, elle est dans ma tête ».
On devine néanmoins un rangement par auteur, qui cohabite avec un classement par collection, origine géographique ou encore période de vie : une place pour les ouvrages classiques de la collection de l’Académie Goncourt dont elle souligne l’importance ; en haut et en bas, on trouve ses livres de jeunesse, puis il y a ce qu’elle appelle « le côté juif ». Elle sourit à son évocation et précise sobrement que cela est important. Elsa nous fait partager son goût pour la littérature israélienne trop méconnue. Et enfin, le côté américain.
Quand Elsa regarde sa bibliothèque en prenant le recul suffisant, elle constate qu’elle illustre des étapes de sa vie « des choses qui lui rappellent des choses ».

Lectures – Autrefois, Elsa lisait un livre car sa couverture l’attirait, son titre l’inspirait ou tout simplement les livres qu’on lui offrait. Aujourd’hui, elle lit les auteurs qu’elle connait.
Dans cette bibliothèque se cachent de magnifiques dédicaces : la toute première de Pierre Assouline qui orne la page de faux-titre de « La Cliente », qui signe le début d’une d’amitié avec son auteur. Elle possède l’ensemble de ses ouvrages, témoins de l’importance de sa rencontre avec cet homme qui, confie-t-elle, lui a appris son métier.
Elsa attrape un livre dédicacé par Michel Del Castillo dont l’évocation colore sa voix d’une émotion particulière, la radoucit comme s’il fallait prendre soin de ne pas le déranger, lui qui a si bien évoqué un thème cher à notre hôte, les relations mère / enfant.
Alice Ferney ? L’écrivain l’a reçu chez elle à Paris, il y a plus de quinze ans lors de la sortie de « La Conversation amoureuse ». Une rencontre touchante. Troublée, Elsa en a même oublié son exemplaire, qui lui fut retourné dédicacé, avec à l’intérieur une photo des enfants de l’auteur, en souvenir du moment intime passé entre mères.
Puis, Elsa tombe sur Pascal Quignard, qui de façon exceptionnelle l’a reçu chez lui. Tout à coup, le ton devient sérieux, Elsa nous délivre une prescription : « Il faut lire Quignard, c’est la base de tout ». Puis, elle affine, « tu ne lis pas de façon linéaire, tu pioches ». Extrait : « Le désir, c’est le désastre ». Message reçu.
Elsa nous glisse que quand elle ouvre un livre, elle ouvre la porte de l’auteur. Elle est fascinée par leur vie. Seul problème, elle a du mal à se défaire de la sensation d’avoir l’auteur au-dessus de son épaule…

Initiation – Elsa nous confie qu’elle vient d’une famille où tout le monde lit et reconnaît bien volontiers qu’il s’agit d’une chance. A l’âge de dix ans, elle se plaint auprès de son père de s’ennuyer fermement. Comme s’il attendait ce signal, il l’emmène dans son immense bibliothèque, et l’invite à lire l’ensemble des ouvrages qu’elle contient. Après seulement, elle pourra dire qu’elle s’ennuie. Bonne élève, Elsa s’exécute ;  et en y prenant plaisir ! Elle découvre alors Zola, Balzac, poursuit avec Daudet, Pagnol…
On en vient enfin, au titre qui électrise notre regard et notre curiosité depuis notre entrée, un exemplaire de « La Promesse de l’Aube » de Romain Gary. Dans sa collection blanche de Gallimard. Sa position, son état racorni semblent vouloir raconter une histoire précieuse. Elsa partage : ce livre appartenait à sa mère, qui lui a transmis et qu’elle a elle-même transmis à sa fille. Nous voilà apaisées. Notre intuition était la bonne, ce livre contient un fragment intime de la vie de cette famille.
Elsa a sans doute puisé de cette initiation l’énergie transmise lors de ses diners littéraires, qui lui permettent de créer auprès de ses invités le désir impérieux de dévorer le livre présenté. Un cadre idéal pour les auteurs.

Rituel de lecture – Elsa a besoin de calme pour entrer, comme en apnée, dans le monde littéraire qui s’offre à elle. En revanche, elle est catégorique : si au bout de cinquante pages, l’immersion n’a pas fonctionné, elle arrête. Elle estime que c’est le minimum qu’elle puisse accorder à un auteur et le maximum qu’elle puisse donner si la magie n’opère pas.

 

Un seul regret pour l’heure, ne pas réussir à lire l’Odyssée d’Ulysse, et surtout ne pas comprendre pourquoi ?

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